Réunion publique à Sciences Po : sortir de l’impasse européenne sur les migrations

Invité par Science Po Reims, j’ai eu l’occasion de débattre avec Aurélien Taché, député LREM dans le Val d’Oise (95) sur les questions migratoires au niveau européen puis de répondre aux questions des étudiants et des membres de Générations Reims venus nombreux. 

Le débat fut intéressant mais il reposait sur des bases problématiques. La première tenait au profil de mon interlocuteur : Aurélien Taché s’est illustré au sein de la majorité « En Marche » par ses positions contradictoires avec la ligne du gouvernement sur les migrations, en s’abstenant notamment sur la loi Asile/Immigration. Minoritaire au sein de son parti, non représentatif au final de la politique présidentielle tout en…ne s’y opposant pas, il offre un visage avenant au « en même temps » macroniste tandis que d’autres LREM cherchent à séduire sur la dimension sécuritaire voire xénophobe qui constitue au final le fond de la loi Colomb. 

Le deuxième problème était le titre du débat qui montre bien les errements du moment : « L’Europe face à la crise migratoire ». On se doute bien à sa lecture que la migration est moins un enjeu qu’un problème, une menace même et qu’apparemment elle est très forte en ce moment. Commençons par le dernier point : nous serions face à une crise. Oui l’Europe en 2015-16 a été marquée par l’arrivée d’un nombre important de migrants liés au conflit syrien, et oui il y aura une hausse du nombre de migrants venus d’Afrique dans les décennies qui viennent avec la croissance démographique du continent. D’abord une information : depuis 2016 le nombre de migrants venant en Europe a fortement diminué. Mais il faut aussi souligner le rôle de deux facteurs cruciaux : les migrations se font d’abord vers les pays voisins comme l’illustre le cas syrien par exemple et donc souvent dans d’autres pays du Sud, et la démographie africaine ne se traduira pas par « une explosion » des migrations  contrairement à ce qu’affirme le discours de certains polémistes.
Avoir un débat sérieux sur les questions migratoires, qui sont un enjeu réel pour l’UE, nécessite d’abord de passer outre le mur des fake news et apriori angoissés.  

Le bricolage européen et français sur les migrants aidés par l’Aquarius, le refus de la France de lui donner un pavillon, la politique de double jeu avec l’Italie où l’on tacle les interventions racistes de Salvini tout en lui renvoyant les migrants interceptés à notre frontière, ne plaident pas en faveur de la réussite de la politique du président et de sa majorités LREM. La France et l’UE à la fois se déshonorent en exaltant le mythe de l’Europe forteresse tout en ne résolvant pas la question de l’accueil des flux de migrants. Un des cas les plus emblématiques de ces blocages européens et des positions à géométrie variable reste celui du règlement de Dublin. Celui-ci stipule que c’est le pays de première arrivée qui gère les flux de migrants. Et là le grand jeu apparaît dans toute sa complexité : l’Italie, pays certes gouverné par des populistes, plaide pour une révision de ce règlement qui la laisse en première ligne tandis que la France rejette cette révision car elle ne veut pas de centre de migrants chez elle tout en donnant des leçons aux Italiens sur l’accueil. On rajoute les pays de l’Est qui rejettent toute répartition et on obtient une Europe qui, au final, se replie sur des politiques sécuritaires et déconnectées de la réalité en créant des centres fermés dans des pays aussi libres et démocratiques que la Lybie… 

Des solutions existent et l’Europe commence à s’en saisir comme le visa humanitaire qui a fait l’objet d’un rapport récent au Parlement. Nous sommes aussi de plus en plus à porter l’idée d’un droit à la libre circulation : en effet contrairement à ce qu’affirme à l’envie les tenants du mur sécuritaire, une partie des flux de migrants repartent dans les pays d’origine et entretiennent des allers-retours entre le pays d’accueil et de départ. L’idée qu’il nous faut défendre est celle d’une régulation; mais une régulation qui passe moins par le filtre des utopies sécuritaires et des délires nationalistes et qui au contraire investisse la réalité des flux et des parcours. Un enjeu majeur pour le futur Parlement européen qui ne doit pas le laisser aux seuls États et se saisir fortement de la question !

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