Que restera-t-il du groupe des sociaux-démocrates (S&D) dans le prochain Parlement européen ? La question commence à gagner du terrain à Bruxelles, alors que le Parti socialiste européen se retrouve entre les 30 novembre et 2 décembre à Lisbonne pour trois jours de débats.

Le scrutin n’est prévu que dans 18 mois, mais l’équation est simple.

Depuis plusieurs mois, les défaites aux élections nationales se sont succédé pour la gauche. En France, le PS est passé directement de l’Élysée à un score de 6,5 % à la présidentielle. Aux Pays-Bas, les travaillistes ont perdu 29 des 38 sièges qu’ils détenaient à la Chambre basse. En Allemagne, le SPD a réalisé le score le plus faible de son histoire avec seulement 20,5 % des voix. En Pologne, la gauche n’est plus du tout représentée à la Diète depuis les législatives de 2015.

Et le Brexit n’arrange pas les choses puisqu’il va faire perdre 20 élus travaillistes.

Trois sentiments   

Si la tendance se confirme, le S&D devrait ainsi passer sous la barre des 150 députés (contre 185 aujourd’hui), voire frôler la centaine dans le pire des cas et perdre son statut de deuxième force politique de l’hémicycle.

Face à de tels risques, le débat commence à monter sur la meilleure manière de rénover la social-démocratie.

« Il faut être réaliste, l’heure de la recomposition a sonné. Le S&D ne sera plus le même après le scrutin de 2019, lâche une source parlementaire. Il faut trouver un moyen de reconstruire une doctrine. Il n’y a plus rien aujourd’hui, juste quelques combats particuliers, mais aucune vision. »

La frange la plus audible actuellement est celle qui prône un virage sur la gauche. À ce jeu-là, certains élus français comme Guillaume Balas et Isabelle Thomas, tous deux ex-PS, aujourd’hui ralliés au mouvement de Benoît Hamon le M1717, sont en pointe.

Ainsi, le député européen a créé un « Progressive Caucus » en 2015 : un lieu d’échange et de débats entre élus issus des rangs des sociaux-démocrates, des Verts et la gauche radicale et qui pourrait servir de tremplin à une alliance plus structurée.

« Il y a actuellement trois sentiments au sein de la famille S&D. Ceux qui sont fondamentalement d’accord avec Emmanuel Macron, ceux qui sont attachés à notre identité mais qui hésitent encore sur la façon de la redéfinir et, enfin, ceux qui ceux qui veulent commencer à construire autre chose », explique Guillaume Balas, qui se range dans la dernière catégorie.

« Toute l’idée du Progressive Caucus est de se positionner face au Macron-merkelisme. Si le débat des européennes de 2019 se situe autour de la question « pour ou contre l’UE », on ne changera jamais rien », ajoute le parlementaire français.

Dans le même temps, Guillaume Balas et Isabelle Thomas s’opposent à l’attitude de Jean-Luc Mélenchon. Ils critiquent les dérives souverainistes de sa position européenne. « Considérer que des pays entiers sont mauvais » n’est pas possible, ont-ils tous deux déclaré à Contexte en référence aux propos du patron de la France Insoumise sur l’Est du continent.

Le modèle pluriel

Le modèle des tenants de cette gauche européenne refondée est le Portugal.

Depuis 2015, le pays est gouverné par une coalition comprenant le Parti socialiste (PS), le Parti communiste (PCP, l’un des plus orthodoxes d’Europe), et le Bloc de gauche, la gauche radicale portugaise.

Pendant sa campagne présidentielle, Benoît Hamon avait effectué son premier déplacement à l’étranger à Lisbonne. Cet attelage politique est aussi cité régulièrement en exemple puisque, depuis son arrivée au pouvoir, la croissance du pays se porte bien : le déficit est réduit, tout comme le chômage. Les salaires sont même repartis à la hausse.

Mais ces succès sont aussi à remettre dans leur contexte. Six ans après le plan de sauvetage portugais et les cures d’austérité qui ont suivi, le pays sort d’un cycle et l’économie repart. Et pour tenir les engagements en matière de déficit, le gouvernement a largement taillé dans les investissements publics (-30 % en 2016) .

Attendre le saccage du S&D

Du côté des Verts, on partage le constat posé par Guillaume Balas, mais les réserves sont nombreuses.

« Nous avons beaucoup en commun, et ce qui serait catastrophique serait que des personnes qui pensent la même chose aillent aux élections en ordre dispersé pour des problèmes d’égo », reconnaît Philippe Lamberts, le co-président des écologistes à Bruxelles.

Mais le député belge nuance :

« Sommes-nous prêts pour le temps de la clarification ? Sachant que pour les Verts, si nous sommes bien contre le Ceta, comme les membres du Progressive Caucus, nous sommes toutefois bien moins étatistes que le S&D ou la gauche radicale. »

En juin 2017, lors d’une discussion au sein du Progressive Caucus, l’autre co-présidente des Verts européens, l’allemande Ska Keller, a pour sa part ouvertement rejeté une alliance qui dépasserait les cadres actuels.

Un autre phénomène est par ailleurs à prendre en compte : la tentation En Marche existe aussi chez certains écologistes européens. « Surtout chez les Allemands », explique une autre source parlementaire.

« Mais au fond, pour construire une nouvelle gauche au Parlement européen, ne suffit-il pas juste d’attendre que Macron saccage le S&D ? », poursuit ce même interlocuteur.

Chacun son espace

De son côté, le président français se prépare. Il a pris le temps de recevoir à l’Élysée, le 21 novembre, le chef de file du Parti démocrate italien Matteo Renzi. Le PD est la première délégation du groupe S&D au Parlement européen, avec 31 élus.

À l’issue de la rencontre, Sandro Gozi – qui accompagnait l’ancien président du Conseil de la péninsule, et qui est toujours le secrétaire d’État italien aux Affaires européennes – n’a pas hésité à parler de « rénovation du PSE » sur son compte Twitter.

Une manière de ne pas casser le lien avec la famille socialiste tout de suite. Les discussions vont pourtant bon train entre le PD et En Marche. Le mouvement du président français souhaite se trouver une place sur-mesure dans le futur Parlement de 2019, en réunissant plusieurs courants dont l’aile droite des sociaux-démocrates et l’Alliance des Libéraux et Démocrates (ADLE), qui occupe actuellement le centre de l’hémicycle avec 68 élus.

Une sorte d’ADLE revisitée pourrait espérer atteindre la centaine d’élus et ainsi devenir un partenaire crucial dans la constitution des futures majorités lors des votes en plénière. Plusieurs groupes d’importance similaire coexisteraient à la gauche du Parti populaire européen (dont est membre LR, environ 215 élus aujourd’hui).

Même si une grande inconnue persiste : quelle sera l’attitude du SPD allemand ? S’allier avec Macron ? Au risque de perdre l’aile gauche du parti dont une des figures, Andrea Nahles, dirige le groupe du Bundestag. Ou rester dans un S&D amoindri et sur des lignes plus dures ? Difficile d’avoir une quelconque visibilité sur la question, toute la vie politique allemande est actuellement absorbée par les discussions en vue de former un gouvernement.

Gagner les idées, perdre les élections ?

Paradoxal mais vrai : la social-démocratie européenne traverse une crise existentielle, mais certaines de ses idées s’imposent. En novembre 2017, le Parlement européen a approuvé la réforme renforçant la méthode de calcul contre les importations chinoises subventionnées. Une mesure impensable il y a encore quelques années.

De même, sur la question de la protection des communications électroniques des citoyens (règlement eprivacy), la droite a été mise en minorité, au grand dam des industries collectrices de données personnelles.

En cinq ans de Parlement européen, la députée Isabelle Thomas voit le changement.

« Quand je suis arrivée au Parlement européen en 2012 [elle remplaçait alors Stéphane Le Foll, devenu ministre de l’Agriculture, ndlr], nous n’étions qu’une poignée de députés socialistes à refuser de voter le mandat de négociation du TTIP. Récemment, 40 % du groupe s’est prononcé contre le Ceta. »

Cette bizarrerie rappelle le cas allemand. En acceptant d’entrer en coalition avec la droite entre 2013 et 2017, le SPD a imposé la création d’un salaire minimum, après des années de blocage de la CDU/CSU. Une révolution pour nombre de travailleurs qui n’a pourtant pas fait gagner la moindre voix aux sociaux-démocrates.