Martin Schulz: «Un fossé chaque jour plus profond se creuse entre la Turquie et nous» [Mediapart]

Entretien de Martin Schulz donné à Mediapart dans lequel il répond à certaines de mes critiques sur la social-démocratie. L’article est disponible au lien suivant: https://www.mediapart.fr/journal/international/141116/martin-schulz-un-fosse-chaque-jour-plus-profond-se-creuse-entre-la-turquie-et-nous?onglet=full

« Il faut maintenir la coopération » avec Ankara sur les réfugiés, estime le président du parlement européen, qui évoque également un Tafta en « stand-by » après la victoire de Trump et tire les leçons de l’affaire Barroso. L’Allemand, possible candidat à sa réélection en janvier, s’explique sur l’accord passé entre conservateurs et sociaux-démocrates pour faire tourner la machine bruxelloise.

Dans le quartier européen de Bruxelles, les spéculations vont bon train depuis un an. Martin Schulz va-t-il se représenter, en janvier 2017, pour rempiler à la tête du parlement européen, qu’il dirige depuis bientôt cinq ans ? Ou le social-démocrate allemand, 60 ans, va-t-il quitter Bruxelles à mi-mandat, pour conduire la campagne du SPD, contre la CDU d’Angela Merkel, aux législatives d’octobre 2017 ?

Dans le long entretien qu’il nous a accordé (lire la boîte noire), Schulz, élu pour la première fois au parlement européen en 1994, entretient le suspens : il reconnaît qu’il y a encore « beaucoup à faire » sur le front européen et ménage François Hollande, dont il a besoin de l’appui s’il veut conserver la présidence du parlement. Mais il constate aussi, avec malice, que de plus en plus d’eurodéputés « jouent un rôle national » de premier plan, dans leur État membre…Cet entretien ressemble tout de même à celui d’un candidat en campagne à Bruxelles. Il défend bec et ongles sa gestion à la tête de l’hémicycle. Souvent critiqué, dans Mediapart, pour la « grande coalition » nouée avec la droite (lire ici ou ), Martin Schulz prend le temps de répondre à ses opposants, y compris au sein de sa propre famille politique. Entre autres dossiers chauds, il évoque aussi l’avenir du traité de libre-échange avec les États-Unis après l’élection de Donald Trump, l’affaire Barroso ou encore la « germanisation » de l’Europe. Et il répond à Marine Le Pen, dénonçant le « répondeur automatique » de la présidente du FN qui se décrit en victime d’une « opération politique » au parlement.
 […]

Votre gestion du parlement européen est marquée par le règne de la « grande coalition », cette alliance entre les conservateurs du PPE et les sociaux-démocrates du S&D. Des élus socialistes – dans votre propre famille politique – le dénoncent de plus en plus fortement. Le socialiste français Guillaume Balas s’inquiète par exemple de voir le parlement devenir un « astre mort ». Que lui répondez-vous ?

Balas est un interlocuteur très intéressant et je discute souvent avec lui de ces questions. Quelle est la réalité du parlement européen ? Le parlement est la chambre des citoyens dans une Union où les forces centrifuges [les partisans d’un retour au national – ndlr] deviennent plus fortes chaque jour dans les États membres. Le parlement le reflète aussi. Nous comptons environ une centaine d’eurodéputés ouvertement anti-européens [sur un total de 753 – ndlr].Quelles sont les critiques les plus fortes qu’ils formulent ? L’injustice sociale, l’incohérence des politiques menées, le clivage entre le nord et le sud de l’Europe, et l’incapacité des institutions européennes à répondre à court terme aux besoins des citoyens. Comment y répondre ? Le parlement européen adopte des règles contraignantes pour 508 millions de citoyens et citoyennes, dans 28 États souverains. Ce qui est déjà une contradiction en soi : un parlement adopte normalement des lois pour une seule nation. Adopter des normes contraignantes pour différentes nations, c’est exceptionnel. Et si ce parlement n’adopte plus rien, faute de majorité, ni au centre droite, ni au centre gauche, on tombe alors dans une situation comparable à ce que l’on a vu en Espagne cette année. Nous avons assisté là à une confrontation idéologique, surtout à gauche, jamais vue depuis deux décennies au moins. Et le pays a été mis en attente. Rien ne bouge. Un déficit public d’environ 5 %. Pas d’investissements extérieurs.

Il n’y a pas de majorité de remplacement au parlement, c’est cela le problème ?

Après les élections européennes de 2014, j’ai dit à Balas et à d’autres : s’il y a une majorité de centre gauche, il faut la créer. Mais si l’on additionne socialistes, libéraux [dont UDI-Modem – ndlr], GUE [dont PC et parti de gauche – ndlr] et les Verts, cela fait environ 350 élus, ce n’est pas la majorité. Et moi, je ne suis pas capable de créer une coalition qui aille du libéral néerlandais Mark Rutte [premier ministre des Pays-Bas – ndlr] jusqu’aux communistes portugais du PCP. Balas sait peut-être le faire, pas moi. Et de leur côté, si le PPE et les libéraux tentent de former une coalition, quels partenaires peuvent-ils trouver ? Les Tories britanniques ? Nigel Farage ? Marine Le Pen ? C’est infaisable.Le parlement n’a aujourd’hui ni majorité de gauche, ni majorité de droite. Par conséquent, il reste deux options. Soit une majorité à géométrie variable, un jour à droite, un autre jour à gauche. À mes yeux, ce serait une incohérence totale. Si l’on suit cette stratégie, il va se passer ce qu’il se passe au Conseil européen, où 90 % des textes qui sont en attente sont en fait bloqués en raison de l’incapacité des 28 États membres à trouver une majorité. L’autre option, c’est d’essayer de faire coopérer les deux grandes forces politiques du parlement, en y incluant, c’est souvent peu connu, les libéraux et les Verts.

Les eurodéputés de gauche allergiques à la « grande coalition » reconnaissent qu’ils sont minoritaires. Mais ils estiment que la social-démocratie décrocherait de meilleurs compromis avec la droite du PPE si, en amont, elle fixait une position avec ses alliés naturels : Verts et GUE. Ils réclament davantage de débats à gauche, moins de « deals » en amont…

Ce que vous décrivez, c’était la stratégie du président du groupe socialiste Martin Schulz (2004-2012). « Wir fangen links an, aber wir am links keine Mehrheit hätten, müssen wir verhindern, dass Recht gegen uns eine Mehrheit bildet ». En français : on commence à gauche, mais si on n’a pas de majorité à gauche, il faut éviter que la droite crée une majorité contre nous.

Pourquoi, alors, Schulz devenu président du parlement a-t-il changé de stratégie ?

Je ne suis plus le président du groupe socialiste. Ma stratégie de coopération avec la commission de Jean-Claude Juncker n’est pas idéologique. Elle est institutionnelle. Voilà ma réponse à Guillaume Balas. La commission Juncker est en exercice depuis deux ans. Où est-elle ? Au centre de l’action politique, au cœur de la polémique et des débats en Europe. Comparez avec la fin du second mandat de José Manuel Barroso, qui avait fini marginalisé.Dans une Europe de la “re-nationalisation” [d’une tendance au retour des États-nations – ndlr], les institutions communautaires doivent défendre la méthode communautaire. C’est pourquoi le président du parlement européen doit conforter cette stratégie d’une commission au centre de l’action. Qu’un président de la commission puisse dire à son interlocuteur au conseil [qui représente les États membres à Bruxelles – ndlr] : faites ce que vous voulez, moi, j’ai ma majorité au parlement européen, cela change considérablement le statut de Juncker.

Mais à quoi pensez-vous quand vous parlez d’une commission au centre de l’action ?

Cette stratégie a permis à Juncker d’apparaître devant le parlement européen en disant : oui, j’ai été premier ministre du Luxembourg durant dix-neuf ans, mais c’est ma commission qui va demander à l’Irlande les impôts de Google et Amazon. Or c’est moi [Schulz – ndlr], lorsque j’étais candidat à la présidence de la commission [en 2014 contre Juncker – ndlr], qui avais demandé que les entreprises soient taxées dans les pays où elles réalisent leurs bénéfices. Si la gauche socialiste s’emparait de cela, en disant « c’est notre succès », au lieu de dire : « la grande coalition, au secours », j’aurais préféré une gauche plurielle…C’est nous qui avons obligé Margrethe Vestager [commissaire européenne à la concurrence – ndlr] à durcir le ton sur la fiscalité des multinationales. C’est nous qui avons obtenu le plan d’investissement [le « plan Juncker » – ndlr]. C’est nous qui aidons Pierre Moscovici [commissaire aux affaires économiques – ndlr] à interpréter de manière plus flexible le pacte de stabilité budgétaire… Mais la gauche européenne préfère dire : ah non, c’est la grande coalition… Mais la grande coalition, c’est un cadre. La question, c’est de savoir ce qu’il se passe dedans.
 […]

 

 

 

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