Des eurodéputés veulent « recréer du débat entre les gauches » [Mediapart]

Credits: European Parliament, 2016

A la suite du lancement du Progressive Caucus, retrouvez l’interview donnée à Mediapart avec deux de mes collègues Eva Joly (EELV) et Fabio De Masi (Die Linke).

L’article est disponible sur le site de Mediapart à l’adresse suivante: https://www.mediapart.fr/journal/international/070916/des-eurodeputes-veulent-recreer-du-debat-entre-les-gauches?onglet=full

Ludovic Lamant –  Les gauches françaises se fragmentent à l’approche de la campagne présidentielle. Mais à Bruxelles, la tendance semble s’inverser. Un nouvel « espace de discussion » pour faire converger les gauches en Europe s’est ouvert mardi soir, entre les murs du parlement européen à Bruxelles.

Dans cette institution dominée par la culture permanente du compromis chère aux Allemands, il faut prendre la mesure de cette initiative qui vise rien de moins qu’à en finir avec l’étouffante « grande coalition » façonnée entre les conservateurs du PPE (premier groupe du parlement par le nombre d’élus, dont LR) et les sociaux-démocrates (deuxième formation, dont le PS français). Depuis le début du mandat à l’été 2014, cette alliance ultramajoritaire est accusée par ses adversaires d’assécher les débats en interne et de tuer dans l’œuf d’éventuelles majorités alternatives.

Après une série de réunions confidentielles, la quinzaine de députés à l’origine de ce « caucus progressiste » (où l’on retrouve des élus du PS français comme de Syriza, des Grünen allemands comme du parti démocrate italien) a décidé de sortir à la lumière. Ils veulent tester leur force d’entraînement cet automne. Dans leur ligne de mire : l’accord de libre-échange entre l’UE et le Canada (CETA), l’un des gros dossiers à l’agenda du parlement dans les mois à venir, qui leur servira de test.

Afin de mieux comprendre les contours de ce nouvel objet politique, Mediapart a organisé une discussion entre trois des eurodéputés fondateurs de l’initiative, issus de groupes politiques différents : le socialiste français Guillaume Balas (S&D), l’écologiste française Eva Joly (EELV) et le représentant de la gauche critique allemande Fabio De Masi, de Die Linke (membre de la Gauche unitaire européenne, GUE).

Pourquoi un « caucus progressiste » ?

Guillaume Balas (S&D). Des initiatives de ce type ont déjà existé lors des mandats précédents. Quand je suis arrivé ici [en 2014 – ndlr], il m’a semblé que la gauche était dans une situation très compliquée au niveau européen. Au sein du parlement, nous, les partis de gauche, étions séparés par la « grande coalition ». D’autre part, toute la gauche était en train de s’affaiblir en Europe, que ce soient les sociaux-démocrates, les écologistes et même la gauche radicale.

Si l’on observait certaines percées ici ou là, elles n’étaient jamais majoritaires. À cela se sont ajoutées les ambiguïtés de la victoire d’Alexis Tsipras, qui a perdu son bras de fer avec les institutions européennes l’an dernier. Face à cela, il n’y avait que deux solutions : soit on laisse les choses se déliter, soit on commence, au moins, à se parler entre nous. Voir ce qui nous sépare, et ce qui nous rassemble. D’emblée, on s’est dit qu’il fallait aller doucement dans la constitution d’une telle initiative.

Vous avez même été très lents : on est déjà presque à mi-mandat.
Guillaume Balas. Oui, parce qu’il ne faut pas se faire tuer d’entrée de jeu. Si le groupe socialiste et sa direction considèrent que cette démarche est une agression contre lui, elle sera plus difficile à concrétiser. Il faut faire la démonstration, auprès de tout le monde, que ce n’est pas un danger, mais bien une plus-value pour la vie du parlement. Nous avons d’abord cosigné des tribunes sur des sujets importants, comme la Grèce. Et puis nous avons décidé qu’il fallait enclencher l’étape supérieure : assumer une visibilité publique, en tant que « caucus progressiste », sur un sujet qui nous paraît majeur, le traité de libre-échange entre l’UE et le Canada (CETA).

Quelle a été la démarche, chez les écologistes qui participent ?

Eva Joly (EELV). Pour les Verts, c’est parti du constat que nous manquions d’espace au parlement. Lors des précédentes législatures, notre espace politique était plus grand. Nous nous alliions avec certains socialistes, avec les libéraux ou encore la GUE, et l’on arrivait à porter des propositions et à décrocher des victoires. Au cours de ce mandat, c’est très différent. Je l’ai vu lors des débats sur l’instauration de la commission d’enquête LuxLeaks [sur les ristournes fiscales accordées par des États à certaines multinationales – ndlr].

J’ai fait cette constatation horrible que les socialistes, en la personne de Martin Schulz [le président allemand du parlement européen – ndlr], s’y opposaient. Et donc que notre espace était inexistant. La « grande coalition » leur permettait de se passer des petits partis. Il y avait une forme d’arrogance, qui permettait dans ce cas de protéger Jean-Claude Juncker [le président de la commission – ndlr] dans l’affaire LuxLeaks. J’ai compris à ce moment-là que je risquais de passer toute cette législature sans avoir aucune prise sur rien. C’est pourquoi j’ai été très sensible dès le départ à l’idée d’un groupe où nous pouvions discuter, pour sortir de cette « grande coalition ».

Martin Schulz a-t-il cherché à mettre des bâtons dans vos roues?
Guillaume Balas. J’ai évoqué le sujet à deux reprises avec lui, et je lui ai dit qu’il était essentiel de recréer du débat entre les gauches. Y compris dans son intérêt à lui, s’il souhaitait diriger un parlement vivant, et non un astre mort, figé par la « grande coalition ». Je crois que Martin l’a compris. Surtout quand il a vu que nous n’avions pas l’intention de former un nouveau groupe politique indépendant des S&D.

Au parlement européen, il existe déjà des « majorités progressistes » (les gauches alliées aux libéraux, dont l’UDI-Modem), sur des questions liées aux droits de l’homme. Les libéraux sont-ils les bienvenus dans ce « caucus », ou est-ce uniquement pour la gauche?
Eva Joly. C’est vrai qu’il n’y a pas de scission entre nous et les libéraux sur les droits de l’homme. Mais sur les questions économiques ou commerciales, ce n’est pas aussi évident. Les libéraux sont pour le libre-échange et le CETA. S’ils veulent venir avec nous, ils seront les bienvenus. Encore une fois, la commission d’enquête LuxLeaks prouve que nous avons été capables de travailler ensemble. Mais les points de friction sont nombreux, par exemple sur les dossiers économiques.

Fabio De Masi (Die Linke). Je parle à tout le monde. Mais nous avons tout de même un ADN commun, au sein de ce groupe : nous rejetons tous l’austérité et la libéralisation du commerce, qui sur le long terme détériore les droits sociaux fondamentaux. On le voit avec les discours anti-migrants qui ont le vent en poupe aujourd’hui. Ce n’est pas suffisant de regretter ces discours. Prenez le Brexit. Beaucoup d’électeurs britanniques étaient inquiets du dumping social lié à l’immigration. En tant qu’élu de gauche, il faut pouvoir répondre à cela, on ne peut pas le laisser à l’extrême droite. C’est le rôle historique de la gauche, de tenir ensemble les libertés publiques et la justice sociale. Et le lancement de ce « caucus » doit nous y aider.

Guillaume Balas. Je ne dis pas que l’on ne doit pas discuter avec des gens de l’ALDE ou du PPE. Ce que je regrette avec la « grande coalition », c’est que l’on parle d’abord entre sociaux-démocrates et PPE. D’après moi, il serait normal qu’il y ait dans un premier temps une discussion entre partenaires naturels de gauche : GUE, Verts et sociaux-démocrates, tout en respectant nos différences. Et ensuite, s’adresser à la droite, pour trouver une majorité. En termes de rapports de force, ce serait bien plus logique. Et cela correspondrait à un vrai débat qui traverse l’Europe. En ce moment, on a l’impression d’avoir construit un centre entre PPE et S&D, qui s’oppose au reste, la périphérie. Ce qui revient à rejeter GUE, Verts et extrême droite dans un même espace politique… Or, c’est tout l’inverse dont on a besoin.

 

« Un réseau d’influence »

Les défenseurs de la « grande coalition » jugent qu’il y a toujours des petites victoires à concrétiser, pour la gauche, à travers ces « deals » droite-gauche. Alors que votre caucus, mathématiquement, est condamné à être toujours minoritaire, et perdre en plénière.
Guillaume Balas. Je ne crois pas. Parce que vous avez plus de force dans la discussion, quand vous parlez à la droite du PPE, après avoir construit une position commune avec vos partenaires naturels.

Fabio De Masi. Schulz est un homme de pouvoir, et il devrait comprendre que c’est dans ses intérêts, au moment de la négociation, d’avoir construit des rapports de force en amont.

Combien de députés participent à l’initiative?
Guillaume Balas. Une centaine d’élus a assisté à au moins une réunion du groupe au cours des derniers mois. Tous ne sont pas assidus, ce n’est pas le sujet. On veut construire un réseau d’influence. C’est quelque chose de fluide, pour créer des liens entre nous.

Quels sont les thèmes de prédilection sur lesquels vous allez essayer de construire des positions communes?
Fabio De Masi. Outre les questions commerciales, le dumping social, la fiscalité à l’échelle de l’UE ou encore la crise migratoire. Mais on pourrait aussi se saisir de la sortie du dernier livre de Joseph Stiglitz, qui critique l’euro, pour organiser des débats, faire venir des universitaires… Au sein du parlement européen, qui est censé être le parlement des Européens, ces discussions de fond n’ont plus lieu. Nous sommes aujourd’hui confrontés à ces crises multiples, qui font que personne ne prend plus le temps de discuter de ce que nous sommes en train de faire, de la où nous en sommes vraiment. Les universitaires ne sont pas assez écoutés.

Eva Joly. La force de ce groupe, c’est que l’on va avoir des discussions techniques. Pour moi, la question des investissements est un sujet central. Nous devons réfléchir ensemble à une façon de relancer notre économie, grâce à des investissements ‘verts’ qui assurent la transition écologique. La Banque européenne d’investissement (BEI) doit pouvoir financer ces investissements et la Banque centrale européenne (BCE) doit pouvoir racheter la dette de la BEI. Nous n’avons pas besoin, pour cela, de changer les traités. Pour moi, cela doit être l’un des grands chantiers de ce ‘progressive caucus’. Ce qui doit permettre, ensuite, de construire une majorité pour convaincre l’Allemagne, qui résiste, de changer de politique. Il en va de la survie de l’UE.

Guillaume Balas. Sur ce sujet, la question du rapport de forces est essentielle. Je suis persuadé que l’on trouvera un accord entre nous. Mais la difficulté, ensuite, c’est de convaincre les libéraux, qui existent à droite, bien sûr, mais il y a en aussi dans la famille sociale-démocrate, et certains aussi sont chez les Verts… Il faut être plus convaincant, montrer à nos adversaires que l’on n’est pas isolés. C’est à cela que va servir ce collectif.

 

Les défenseurs de la « grande coalition » recourent souvent à un autre argument : cette union PPE-S&D permet de contourner les élus étiquetés populistes, de faire tourner la machine malgré les crises, de montrer que l’Europe, malgré tout, avance…
Guillaume Balas. Mais est-ce que ce pari a réussi aujourd’hui ? Je ne le crois pas.

Fabio De Masi. La montée de l’extrême droite au contraire a beaucoup à voir, il me semble, avec le fonctionnement de cette « grande coalition ». Après la période Blair-Schröder, la différence était très fine, entre les sociaux-démocrates et les conservateurs. Cela a ouvert un boulevard pour l’extrême droite. Face à celle-ci, il faut donc reconstruire une démocratie avec une gauche et une droite très identifiées.

Eva Joly. Et un bien commun.

Fabio De Masi. Oui. Les gens ne votent pas l’Alternative pour l’Allemagne (AFD) ou Marine Le Pen parce qu’ils sont massivement pour le programme de l’extrême droite. Ils disent juste que les gens au pouvoir ne les écoutent pas. La gauche doit être capable de dire clairement qu’il existe une vision totalement différente de ce qui est en train d’être fait depuis dix ans en Europe, et qui n’est pas non plus l’extrême droite de Marine Le Pen. C’est à cela que doit servir le « caucus ».

Regrettez-vous qu’un eurodéputé comme Jean-Luc Mélenchon ne soit pas investi dans ce genre de dynamique ?
Fabio De Masi. Jean-Luc est un ami et je soutiens sa candidature à la présidentielle. La gauche doit faire entendre une voix anti-establishment. Par ailleurs, l’eurodéputée Marie-Christine Vergiat [rattachée au Front de gauche – ndlr] a participé à une réunion.

Guillaume Balas. Je discute beaucoup avec lui. Mais je ne pense pas que ce « progressive caucus » doive devenir un espace où viendraient les présidentiables français pour se faire de la publicité. Cela perdrait tout son sens. Yannick Jadot participe au débat mardi soir sur le CETA mais il a été invité avant de se déclarer candidat à la primaire EELV. De mon côté, je soutiens Benoît Hamon, mais je ne pense pas que cela ait du sens qu’il vienne ici. Il faut laisser vivre l’initiative.

« On n’a pas encore trouvé la stratégie »

Au parlement européen, les gauches semblent apprendre à se parler à nouveau ensemble. À l’inverse, le paysage en France est très éclaté, à gauche. Y a-t-il des leçons à tirer, pour la France ?
Eva Joly. L’état des gauches en France est en effet très divisé et je ne vois pas comment cela pourrait en être autrement. En raison de la politique menée par François Hollande et son gouvernement, notamment en ce qui concerne l’écologie. C’est une politique qui ne prend pas en compte les priorités écologiques, et qui multiplie les tours de passe-passe sur les sujets importants, comme la centrale de Fessenheim.

Mais lors de votre première réunion publique, un Yannick Jadot va parler sans difficulté, par exemple, à des soutiens de Benoît Hamon…
Eva Joly. À Paris aussi, mais les renoncements de François Hollande et l’autoritarisme de Manuel Valls, s’ils ont déjà accéléré des rapprochements d’idées, ont poussé chacun à faire entendre leur voix à leur manière. Au parlement européen, l’urgence écologique et sociale est la même mais le temps politique est différent et permet de tenter quelque chose d’intéressant… Aujourd’hui en France, très concrètement, cela me semble du domaine de l’impossible.

Guillaume Balas. J’ai milité pendant des années pour un rassemblement de la gauche au niveau français. J’étais favorable en début d’année à la tenue d’une grande primaire de la gauche, parce que j’avais l’absolue conviction – et je l’ai toujours – qu’il était possible de battre l’orientation actuelle du gouvernement de gauche dans une primaire. Le PC et les Verts n’ont pas voulu de ce rassemblement, parce qu’il était pour eux impossible de soutenir, par la suite, le vainqueur. À court terme, cela provoque de la décomposition. Mais cette décomposition a aussi une certaine forme d’utilité : elle fait entendre des points de vue différents. Nous sommes encore à presqu’un an de la présidentielle, et des rassemblements vont commencer à se faire. Même si les efforts faits ne produisent rien au moment de la présidentielle, ils produiront quelque chose après. Cela crée des liens qui serviront pour plus tard.

En France comme au niveau européen, il me semble qu’il y a moins de difficultés que dans les années 1970, pour établir un “programme commun”, par exemple, entre socialistes et communistes. Dans les années 1970, on avait un PC qui soutenait l’Union soviétique, et un PS plutôt partisan de l’alliance atlantique. Pourtant, ils y sont arrivés. Aujourd’hui, il me semble que les points de discussion, sur la question écologique, le nouveau modèle de développement, ou encore le dumping social, sont plus aisés. Je ne suis pas pessimiste.

Et en même temps, lorsque l’Espagnol Pedro Sánchez, l’une des nouvelles figures de la social-démocratie sur le continent, a le contrôle pour former un gouvernement au printemps, il se tourne d’abord vers Ciudadanos [le nouveau parti de droite – ndlr], et non vers Podemos. Cela donne une idée du fossé qui continue d’exister…
Guillaume Balas. Pour être juste, il faut aussi dire qu’une partie de Podemos, à cette époque, a jugé qu’il serait difficile de faire alliance avec les socialistes. Mais je ne crois pas à ce fossé dont vous parlez. Je pense même que de larges pans de la social-démocratie sont du même avis que moi en ce moment. Je ne dis pas que ces pans sont majoritaires, ou encore qu’ils dirigent ces temps-ci, mais il y a de plus en plus d’inquiétude sur la disparition programmée de la social-démocratie, si celle-ci ne réagit pas.

Vue depuis la gauche critique, la social-démocratie a-t-elle encore un avenir ?
Fabio De Masi. Bien sûr. Regardez Bernie Sanders aux États-Unis ou Jeremy Corbyn au Royaume-Uni. Nos relations sont souvent difficiles avec les sociaux-démocrates. C’est comme dans une famille, où il arrive que l’on se déchire. Mais voyez ce qu’a donné la gauche radicale en Grèce : ils sont au pouvoir, mais la Troïka les a contraints à mettre en place des réformes parfois plus dures encore que celles de Nouvelle démocratie autrefois… Ce n’est pas la social-démocratie qui est en crise, nous sommes tous en crise, et l’on n’a pas encore trouvé la stratégie pour répondre à la poussée de la droite. C’est notre tragédie commune.

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