« L’Union européenne doit investir dans l’avenir » – Tribune co-écrite avec Fabio De Masi, Curzio Maltese et Emmanuel Maurel

Dans le contexte de la crise des réfugiés, retrouvez une tribune publiée dans le Frankfurter Rundschau sur la nécessité d’un plan d’investissement pour l’Europe co-écrite avec mes collègues Fabio De Masi (MEP, GUE/NGL), Emmanuel Maurel et Curzio Maltese. Elle est également consultable en ligne en langue allemande au lien suivant : http://www.fr-online.de/gastbeitraege/europaeische-union-die-eu-muss-in-die-zukunft-investieren,29976308,34406244.html

L’UE est en passe d’échouer. La crise économique va entrer dans l’histoire comme la décennie perdue de l’Europe. Les réductions des dépenses gouvernementales, des salaires et des pensions ont placé l’Eurozone sous perfusion et ont neutralisé la politique de crédit bon marché. La Banque centrale européenne prélève des euros dans les banques sans que cela ait un véritable impact sur l’économie réelle car l’investissement et la demande de crédit sont trop faibles. Les marchés financiers grandissent donc plus rapidement que l’économie réelle. Une nouvelle crise financière se profile.

Dans le même temps, la crise des réfugiés est test pour l’UE. La volonté des citoyens d’accepter les réfugiés et leur intégration sociale dépend de l’existence d’investissements adéquats dans le secteur de l’éducation, du logement, des infrastructures, et dans la capacité des plus riches à assumer leurs responsabilités. Selon les estimations, le déficit annuel d’investissement (public et privé) en Europe s’élève entre 370 et 640 milliards d’euros par an. Le déficit de l’investissement public pour l’Allemagne seule est d’environ 100 milliards d’euros. Nous léguons des infrastructures sévèrement appauvries aux générations futures.

La Commission a également demandé à l’Allemagne de réduire ses excédents à l’exportation trop élevés – obtenus aux dépens de ses partenaires commerciaux – en augmentant l’investissement public et donc en soutenant la demande intérieure. Cela est également dans l’intérêt de l’Allemagne : cela permettra de réduire le risque futur de nouvelles crises de la dette dans la zone euro en réduisant sa dépendance à l’économie globale.

La Commission promet maintenant de venir à la rescousse avec le plan Juncker – le Fonds européen pour les investissements stratégiques – et l’Union des marchés de capitaux. Les garanties publiques et les règles souples pour les assureurs sont conçues pour encourager les banques à investir dans les infrastructures publiques car le Pacte de Stabilité et de Croissance freine toujours l’investissement public. Cela accroît également le coût pour les contribuables car ils doivent aider au financement des investisseurs privés.

L’Union des marchés de capitaux couvre la dérégulation des marchés financiers y compris la promotion de la titrisation de crédits toxiques qui ont conduit à la crise de l’immobilier aux États-Unis. Il s’agit de la mauvaise réponse à la crise financière. Financer via les marchés de capitaux est coûteux et inefficace, plus particulièrement pour les PME car les investisseurs anonymes ne peuvent pas estimer le risque posé par les investissements et la solvabilité des entreprises solvables comme des banques régionales et ainsi retirer leur argent rapidement en période d’incertitude.

L’étude « Save » biannuelle de la BCE a également montré que – à l’exception de certains pays d’Europe du sud où les niveaux des prêts non performants sont particulièrement importants dans les bilans des banques – les entreprises souffrent d’un manque de débouchés plutôt que d’un accès au crédit. Même les riches et les assureurs sont désespérément à la recherche d’investissements rentables.

Les Etats devraient s’efforcer de répondre à leurs dépenses courantes par les recettes fiscales. Il serait juste de taxer les riches pour réduire l’inégalité sociale croissante et à attirer une liquidité importante des marchés financiers à l’économie réelle. Les riches de l’UE ont bénéficié pendant des décennies d’un envol des salaires, de cadeaux fiscaux et des plans de sauvetage de l’euro.

Cependant, il serait nécessaire et utile que l’Etat puisse financer des investissements de long terme en empruntant, tout comme les entreprises le font. Considérant les taux d’intérêt historiquement bas, il est inexcusable aujourd’hui de ne pas investir. Les investissements créent de la richesse et des revenus pour les générations futures : c’est la raison pour laquelle de tels investissements devraient être engagés sur le long terme. Le changement climatique démontre clairement que le non investissement dans la modernisation de nos économies et dans la réduction de la dépendance aux énergies fossiles se révélera très coûteux.

Les dépenses publiques se traduisent par des revenus pour les entreprises et les ménages privés. Mais il y a ici un paradoxe à l’oeuvre : si tous les acteurs économiques épargnent en même temps, personne ne sera véritablement en mesure d’épargner car personne n’aura de revenus. Seul l’Etat peut briser ce cercle vicieux. Cependant, le Pacte de Stabilité et de Croissance présente l’investissement public, malgré le taux d’intérêt zéro, aggravant ainsi la dépression et rendant difficile la réduction de la dette nationale. L’UE est bloquée alors qu’aucune volonté politique en faveur d’un véritable programme d’investissement public ne voit le jour.

Nous voyons donc deux options pour relancer l’économie de l’UE : la BCE pourrait financer l’investissement public en achetant des obligations de la BEI. Cela ne violerait pas les traités européens actuels car la BCE financerait alors non pas des dépenses gouvernementales mais des banques publiques et privées. Cependant, la BCE ne peut mettre en place des politiques fiscales de manière durable tant qu’elle n’est pas soumise à un contrôle démocratique approprié. Par conséquent, une première étape modeste pour réformer l’union économique et monétaire devrait combler l’écart d’investissement par l’ancrage d’une « règle d’or sur l’investissement » dans les traités de l’UE.

Ce cadre prévoit que les investissements nets – c’est à dire les investissements moins l’amortissement – devraient être exclus des critères de Maastricht. En 2007, dans le cadre de ce débat, le conseil allemand des experts économiques a également appelé à une exemption à apporter au frein à l’endettement. Cependant, il serait certainement erroné d’investir dans tout et n’importe quoi. Les questions de haute importance pour l’avenir ne manquent pas : éducation, recherche et régénération environnementale de l’économie. Plus spécifiquement, dans le contexte de « crise des réfugiés », il serait fatal de ne pas engager de tels investissements et de refuser aux citoyens de l’UE les dividendes de l’investissement public. Si l’UE n’investit pas dans le futur, alors elle sera, sans nul doute, prise en otage par ses ennemis.

 

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