Penser l’émancipation nourricière pour le monde de demain

Mardi 7 juin 2016, je votais en faveur d’une résolution portant sur la Nouvelle alliance pour la sécurité alimentaire et la nutrition (NASAN). Sous couvert de lutter contre la pauvreté et pour la nutrition, la NASAN, lancée en 2012 à un sommet du G8, est un immense partenariat public-privé qui a pour vocation à pousser les pays partenaires d’Afrique sur la voie d’une agriculture mondialisée. Une agriculture jugée moderne car compétitive et rentable au regard des rendements obtenus et des technologies utilisées.

Produire plus avec moins de moyens : tels sont les enjeux d’un modèle agricole pour le XXIème. Dans ce contexte, penser d’autres trajectoires de développement durables qui concourent à lutter contre la pauvreté et à garantir l’accès de tous à la terre, à l’alimentation est, aujourd’hui, devenue une nécessité.

Le rapport de Maria Heubuch (Greens/EFA, DE) dont est issue cette résolution fait état d’un nombre important de réserves quant à l’objectif affiché de réduction de la pauvreté de ce dispositif: manque de structures de gouvernances solides dans les pays partenaires, manque de cadre de coopération permettant à la société civile de participer et de suivre le processus, accaparement des terres, législation des semences, persistance des discriminations des femmes au regard de l’accès à la terre. Deux entreprises jouent un rôle important dans cette alliance : une société norvégienne, Yara International, de production d’engrais ainsi qu’une société suisse Syngenta spécialisée dans la production de semences et d’intrants pour les agriculteurs.

Tandis que les pays partenaires se sont engagés à tout faire pour que le cadre public puisse accueillir l’investissement privé, ce sont donc les entreprises qui profiteront en premier lieu de l’ouverture de ces nouveaux marchés. Quant à eux, les plus petits agriculteurs ne possèderont ni les capacités de négociation nécessaires ni les moyens de défendre leurs intérêts dans ce rapport de force inégal.

Aujourd’hui, les projections démographiques établies par l’Organisation des Nations unies prévoient que la population de l’Afrique pourrait doubler d’ici à 2050 et passer à 4 milliards aux alentours de 2100. La vitesse de croissance de la population est bien plus rapide en Afrique que dans n’importe quelle autre région du monde. Or ces chiffres bousculent les perspectives de développement du continent et questionnent la sécurité alimentaire de la région. Alors que l’agriculture a été quasiment ignorée par les politiques de développement et par le secteur privé, elle devient désormais un débouché possible pour les uns et les autres. Pression démographique forte pour passer de systèmes traditionnels à faibles intrants à des systèmes agricoles plus productifs, nouvelles parts de marché : les motivations de ce nouvel engouement sont variées.

En reproduisant la logique d’un modèle agricole aujourd’hui dépassé, la Nouvelle Alliance se trompe néanmoins de solution. La promotion d’une agriculture à grande échelle basée sur la mécanisation de la production se fera irrémédiablement au détriment des petits producteurs cultivant des parcelles de terre plus modestes ou qui ne possèdent pas de droits d’accès à la terre. En suivant ce modèle, les petits producteurs d’hier, encore indépendants, seront, demain, dans l’obligation de travailler pour les plus puissants.

Le modèle agricole du XXème siècle consommait de l’énergie fossile et beaucoup d’irrigation. Alors que le réchauffement climatique s’accélère, il est temps d’imaginer un modèle agricole pour le XXIème siècle. Produire plus avec moins de moyens : voilà tout l’enjeu de ce nouveau modèle de développement agricole.

En ce sens, comme le suggère Olivier De Schutter, ancien rapporteur de l’ONU pour le droit à l’alimentation, l’agroécologie peut constituer une alternative crédible au modèle existant. Promouvoir une agriculture familiale à des petites échelles est possible grâce à des formations techniques et agronomiques plus économes en intrants. Respectueuse des écosystèmes, favorisant la réconciliation du monde rural et urbain ainsi que l’autonomie alimentaire des peuples, cette technique permet de diversifier les cultures tout en bouleversant le rapport de l’homme à la nature. Condition première du changement de paradigme, ce respect de l’environnement permettra de garantir épanouissements individuels et collectifs durables. Pour ce faire, il faut cependant donner une réelle consistance à ce concept dont beaucoup voudraient qu’il soit miraculeux. Car au-delà de techniques agronomiques, l’agroécologie est porteuse d’une profonde transformation sociétale.

Le modèle agricole productiviste atteint aujourd’hui ses limites : prôner le statu quo plutôt que d’imaginer des solutions alternatives est aussi dangereux qu’irresponsable. Penser l’émancipation nourricière pour le monde de demain est devenue une utopie nécessaire.

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