« Face au manque de souveraineté démocratique en Europe, répondre par une révolution européenne »

Article disponible sur Mediapart : http://www.mediapart.fr/journal/france/300815/leurope-angle-mort-du-ps-la-rochelle

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Plénière « Europe » à l’université de rentrée de la Motion B en présence de : – Pablo Bustinduy, membre du conseil citoyen et responsable « international » de Podemos – Ifighenia Kamtsidou, membre du Comité central de Syriza – avec isabelle thomas, Fabien Escalona et Guillaume Balas.

L’Europe, angle mort du PS à La Rochelle

|  PAR MATHIEU MAGNAUDEIX

Malgré la gravité de la crise grecque et l’urgence humanitaire liée à la question des réfugiés, l’Europe a été peu évoquée à l’université d’été du PS à La Rochelle. Réunis auparavant à Marennes, les frondeurs ont, eux, planché sur le sujet : « sidérés » et sans réponses immédiates.

De notre envoyé spécial à La Rochelle et Marennes (Charente-Maritime).- La Grèce d’Alexis Tsipras a dû entériner en juillet un accord que son peuple avait rejeté par référendum. Les réfugiés se bousculent comme jamais dans l’histoire aux portes de l’Europe, et meurent dans des camions. Mais l’Europe est restée, cette année encore, une discussion annexe lors des universités d’été du PS de La Rochelle, qui se sont poursuivies ce samedi 29 août.

Certes, les sorties d’Emmanuel Macron contre les 35 heures et le code de travail ont occupé l’espace avec une polémique dont le parti se serait bien passé. La grande conférence environnementale de Paris en décembre truste, et c’est logique, une grande partie des débats. Dans un autre registre, les divisions écologistes sont abondamment commentées. Mais l’avenir du continent européen ne déchaîne pas les foules militantes ni les dirigeants socialistes – et pas davantage la plupart des journalistes présents. À La Rochelle, des questions cruciales comme la suite de l’intégration européenne, l’avenir de l’euro, sa démocratisation, ont été reléguées. Elles ont en revanche été abordées plus frontalement à Marennes, aux « Rencontres » des frondeurs socialistes. Ce qui ne veut pas dire qu’elles aient trouvé des réponses.

La crise des réfugiés n’a pas été complètement passée sous silence. Impossible, vu l’ampleur du drame humanitaire en cours. Elle fut notamment évoquée lors de la plénière de La Rochelle consacrée à l’Europe, ce samedi matin. « Cette Europe s’illustre sur la question des réfugiés de la pire manière qui soit », a lancé l’ancien ministre Benoît Hamon, figure de l’aile gauche, démissionné du gouvernement voilà un an. Dimanche, lors de son discours de cloture, le premier secrétaire du PS a tonné. « Quand un enfant sanglote sur le bord de la route c’est l’humanité qui pleure. Nous ne resterons pas indifférents à leur situation », a lancé  Jean-Christophe Cambadélis, proposant une « grande conférence mondiale sur les réfugiés ».

« Nous n’en pouvons plus de voir des gens mourir noyés, étouffés, passer à toute force sous des barbelés. Ce sont des images insupportables », a commenté le ministre du budget, Michel Sapin.  Mais ce proche de François Hollande, fustigeant les « égoïsmes » nationaux, a aussi relayé le message du président de la République : la réponse ne peut être « qu’européenne ». Sauf que pour l’instant, l’Europe échoue à s’accorder. La France a refusé la piste de quotas de réfugiés par pays proposée par Berlin et s’emploie à décourager les passages d’exilés via la France. Angela Merkel et François Hollande réclament désormais un « droit d’asile unifié » en Europe. Pour l’heure, en vain, face à l’hostilité de nombreux pays.

En attendant une hypothétique solution, dans les cafés de La Rochelle, quelques ministres s’étonnent de la sécheresse du discours officiel au cours de l’été, alors que les images de réfugiés en détresse sont diffusées en boucle. Depuis des semaines, le duo exécutif s’en tient en effet à un registre technique et sécuritaire. Ce n’est pas un hasard. Au sommet de l’État, cette question n’est pas jugée sensible, faute de pression de l’opinion. Certes, ce qu’un proche de François Hollande nomme la « gauche morale » y est attentive, mais elle ne constitue qu’une partie de l’électorat. « Et sur la sécurité, sujet qui peut faire perdre une présidentielle, nous sommes bons. » Autrement dit : la ligne est claire, pas question d’alimenter des procès en laxisme de la droite et de l’extrême droite.« Humanité, responsabilté, fermeté », a martelé dimanche Manuel Valls pour définir la ligne du gouvernement, en clôture des travaux socialistes.

« Ce sont des réfugiés, pas des migrants ! Nous pourrions le dire avec force, porter cette bataille sémantique éminemment de gauche. Mais nous avons visiblement choisi d’en mener une autre », s’offusque un ministre. À La Rochelle, la garde des Sceaux Christiane Taubira a publiquement défendu cette thèse. « Je pense que la France est en capacité d’apporter des réponses de dignité et d’humanité. Ce n’est pas une situation qui nous dépasse  (…) Il y a un peu plus d’une quinzaine d’années, c’était la guerre des Balkans. Le nombre de réfugiés a été plus important. L’Europe a été capable d’accueillir ces réfugiés, pour leur permettre de se poser et repartir chez eux pour la plupart. »

« On voit réapparaître des barbelés en Europe ! On est chez les dingues ! Mais à cause de la prégnance de l’extrême droite, on ne dit peut-être pas assez fort que ces gens viennent en Europe pas seulement pour du boulot, mais d’abord pour sauver leur peau », commente le président de l’Assemblée nationale, Claude Bartolone, tête de liste aux régionales en Île-de-France. « Si un continent de 500 millions d’habitants, riche et prospère, qui se targue d’une tradition d’hospitalité séculaire, n’est pas capable d’accueillir ces réfugiés, alors l’Europe est morte », se désole Emmanuel Maurel (aile gauche). Après Vintimille, où il s’était affiché avec les « Républicains » sécuritaires Christian Estrosi et Éric Ciotti, Manuel Valls est annoncé ce lundi à Calais, où les réfugiés espérant passer vers le Royaume-Uni s’accumulent.

L’affaire grecque a également été évoquée, mais là encore dans une relative discrétion. Par rapport au congrès de Poitiers en juin, où le PS vantait benoîtement la« réorientation » européenne portée par François Hollande, le ton est tout de même devenu plus dramatique. Entre-temps, il y a eu le sommet européen du 13 juillet où Alexis Tsipras, le premier ministre de Syriza, a dû renier ses engagements de campagne.« Est-ce que la construction européenne ne pourrait pas disparaître ? C’est le moment historique où nous sommes », s’inquiète l’eurodéputée Pervenche Bérès, lors de la plénière consacrée aux « crises européennes » (vidéo). Même souci chez Guillaume Bachelay, numéro deux du PS. « Ma génération a vécu la construction européenne, le risque est que nos enfants subissent la déconstruction. »

Pour la direction du PS, la priorité est de souligner le rôle de François Hollande dans l’accord grec. Bachelay : « Le président de la République et Michel Sapin ont tout fait pour que la Grèce reste dans la zone euro. » Michel Sapin se rengorge d’avoir été « si ferme par rapport au ministre des finances allemand » – l’ancien ministre grec de l’économie Yanis Varoufakis a une vision des choses différente. « Le président de la République n’a peut-être pas été héroïque dans cette affaire, concède un membre du gouvernement. Mais s’il n’avait pas été là, c’était le début de la fin de la zone euro. Et de toutes façons, les temps ne sont pas héroïques… »

Pour le PS, La Rochelle est l’occasion de faire le service après-vente des propositions esquissées le 14 juillet par François Hollande : un Parlement et un budget européen de la zone euro, idée souvent évoquée par les dirigeants allemands et français, mais jamais mise en pratique. D’après l’Élysée, le président de la République continue de plancher sur des propositions et pourrait avancer des pistes plus concrètes lors de sa conférence de presse de rentrée prévue la semaine du 7 septembre. Le PS propose aussi de restructurer la dette grecque (c’est aussi la position du Fonds monétaire international) et va lancer un groupe de travail sur l’Europe.

« Les temps ne sont pas héroïques… »

Réunis jeudi et vendredi dans une salle des fêtes de Marennes, à une heure de route de La Rochelle, les frondeurs du PS ont poussé le débat plus loin. Alors que face aux règles juridiques d’airain imposées par les traités, Jean-Luc Mélenchon prône un « plan B »pour l’Europe, et que le débat sur l’euro reprend dans la gauche alternative, les frondeurs n’ont pas caché leur désarroi.

« Ce qui domine ici, c’est encore la sidération après ce qui s’est passé à Bruxelles, témoigne l’eurodéputé Emmanuel Maurel. Cette volonté d’humilier un peuple, de prévenir toute alternative, je l’ai vécue physiquement, comme une grande violence. »« La leçon de cet été, c’est que la démocratie est interdite, se désole son collègue du Parlement européen Guillaume Balas, autre représentant de l’aile gauche. Quand un peuple réclame une autre orientation que celle des traités, on ne lui laisse comme choix que d’être mis à genoux ou sortir de l’euro. »

À la tribune, le responsable international de Podemos, Pablo Bustinduy, exhorte les socialistes à repenser leur cadre intellectuel et leurs alliances. « Nous vivons un moment tragique. Ce qui s’est passé en Grèce nous a donné une explication très claire de ce qui se passe en Europe : un processus de reformulation et de transformation profonde, qui vise à démolir notre système de protection sociale, les droits sociaux, la citoyenneté. Il ne faut pas accepter le débat politique dans les termes dans lesquels il est posé et lire la situation en terme de rapport de forces. Ce qui implique de reposer la question des alliances, sans présupposer d’organisation institutionnelle donnée. »

Mais les frondeurs ne sont pas tous prêts à de telles aventures. « François Hollande devrait assumer une tension critique par rapport à Angela Merkel, ce qui signifie cesser les petites synthèses à deux balles. Cela pourrait déjà produire des résultats », estime Laurent Baumel. Et après ? C’est là que les nuances ou les désaccords commencent.

À la tribune, Mickaël Vallet, le maire socialiste de Marennes, ex-chevènementiste proche de Ségolène Royal, plaide pour « reconnaître la faute de Jean Monnet » (un des pères fédéralistes de l’Europe – ndlr) et « ne plus persévérer ». « La politique européenne a frappé nos territoires de plein fouet. Il n’y a pas d’Europe sociale. Il n’y en aura pas dans le système existant. Les institutions européennes ne peuvent créer que du néolibéralisme. »

Chef de file de la motion des frondeurs au congrès socialiste, le député Christian Paul réfute un scénario de pause dans l’intégration européenne. « La crise grecque a révélé la double impasse européenne, austéritaire et démocratique. Pour faire aimer l’Europe au moment où les citoyens s’en détournent, pour qu’elle ne soit plus une fabrique de politiques libérales, il faut se remettre en dynamique. Sur la question des migrants, on ne va pas faire une pause, ce serait absurde. De même, sans faire de pause institutionnelle, il faut oser la démocratie, comme disait le chancelier social-démocrate Willy Brandt. Cela passera évidemment par une réforme des traités. »

Emmanuel Maurel, lui, défend un scénario intermédiaire : oui pour aller de l’avant dans l’intégration, mais à la condition expresse que l’Europe s’attelle enfin à des « actions décisives en matière sociale et fiscale », ce que sa collègue Isabelle Thomas appelle un« agenda social d’harmonisation ». « Dans le cas contraire, alors il faudra aller au blocage et à la crise », juge Maurel.

Les contestataires du PS divergent également sur la question des alliances à construire pour « recréer l’Europe », dixit Guillaume Balas. « Il nous faut discuter et mener des combats communs avec les ailes gauches des partis sociaux-démocrates, avec Syriza et Podemos, avec la gauche radicale, avec les écologistes qui, en Europe, partagent nos combats. » « On ne pourra pas faire bouger les traités européens uniquement par une alliance des gauches en Europe, estime au contraire Christian Paul. Pourquoi ne pas s’adresser aux libéraux européens, comme Guy Verhofstadt ? », ex-premier ministre belge, aujourd’hui président de l’Alde, le groupe des libéraux au Parlement européen. Une erreur, selon Balas. « Verhofstadt est un de ceux qui a le plus défendu l’Europe des règles dans l’affaire grecque. Ce noyau combattant ne pourra pas se faire avec des gens comme lui. »

Tous s’accordent en revanche pour rejeter la proposition de l’économiste Jacques Sapir, appelant les partisans d’une sortie de l’euro à se fédérer, éventuellement jusqu’au Front national. D’abord parce qu’ils estiment que la monnaie unique n’est qu’un instrument, dont les principes ne sont pas gravés dans le marbre si les règles changent. Mais surtout parce qu’ils rejettent le « repli national » : « Sapir & Co mélangent souverainisme et nationalisme. On peut construire une réponse démocratique centrée autour de la question de la souveraineté, qui est en effet centrale, sans pour autant être adossé à la question nationale. »

« Il y a deux types de réponse au manque de souveraineté démocratique en Europe,complète Guillaume Balas. Un retour à la piste nationale, souhaitée par Chevènement, comme le soutient aussi Dupont-Aignan, dont Mélenchon ne se désintéresse pas, et qui avec Sapir flirte avec une dérive nationaliste. Et une démocratisation par le haut, qui nécessite une sorte de révolution européenne. »

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