Le temps des défis : mes réponses au Journal UMA du XXe arrondissement de Paris

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Peux-tu expliquer les raisons qui t’ont amené à voter contre la Commission Juncker au Parlement Européen, à l’inverse de la majorité des Socialistes ?

Mon opposition à la Commission proposée par Jean-Claude Juncker repose sur une double évaluation : la composition de la Commission à travers les responsabilités confiées aux différents candidats désignés par les Etats membres d’une part, et les engagements pris pour réorienter l’Europe d’autre part.
La composition de la commission ressemble, par certains aspects, à une véritable provocation avec la mise en avant de personnalités ultralibérales à l’image du conservateur britannique Jonathan Hill qui sera chargée de la régulation des marchés financiers, mais aussi de personnalités très controversées comme le Hongrois Tibor Navracsics, proche de l’autoritaire Viktor Orban, pour le poste de commissaire à la culture et à l’éducation, ou l’Espagnol Miguel Arias Canete proche des milieux pétroliers et qui devient commissaire à l’énergie et au climat.
Sur les engagements pris, le résultat des auditions des 27 candidats-commissaires était clairement décevant : aux questions précises posées par les parlementaires sur le programme de la Commission en matière d’emploi, de développement durable ou de réorientation des politiques économiques, se succédait une litanie de réponses insipides, non chiffrées et non contraignantes. Surtout, Jean-Claude Juncker était resté très flou au sujet du plan d’investissement de 300 milliards d’euros et sur un agenda de mesures destinées à lutter efficacement contre le dumping social et fiscal.
A ce manque de volontarisme s’ajoute aussi l’absence de réflexion sur l’utilisation de ces fonds et, à plus long terme, sur le modèle de développement de l’Europe. Les 300 milliards doivent être l’instrument d’une refonte de nos économies dans le cadre de la transition écologique. L’UE doit prendre des engagements forts sur cette question : beaucoup parle de la commission ou du parlement de la « dernière chance » face à la montée des populismes mais un tel enjeu devrait plus nous pousser à lancer des politiques ambitieuses qu’à perpétuer un monde à bout de souffle.
Dans ces conditions, approuver la Commission Juncker revenait à lui donner un chèque blanc. J’ai donc décidé de voter contre cette Commission.

Quel seraient les contours d’un « gouvernement économique de la zone euro » dont tu prônes la création ?

Après l’entrée en vigueur du traité de Maastricht et la création de la monnaie unique, les principaux dirigeants européens ont estimé que le plus dur avait été fait et que l’approfondissement de l’Union Economique et Monétaire était suffisamment abouti. Or la zone euro ne marche que sur une seule jambe: si la Banque Centrale Européenne a su innover durant la crise pour parfaire une politique monétaire intégrée, le pilotage économique et social de la zone euro fait cruellement défaut.
La crise de 2008 a mis en lumière ce qui est devenu un véritable handicap en mettant fin à la vision naïve tout autant qu’idéologique d’un marché intérieur s’équilibrant de lui-même par le jeu d’une main invisible permettant le développement mutuel des économies de la zone euro.
Où en sommes-nous aujourd’hui? Le taux de chômage ne dépasse pas 6% en Allemagne et en Autriche alors qu’il s’élève à près de 25% en Grèce ou en Espagne, l’investissement a dramatiquement chuté tandis que la pauvreté ne cesse de progresser, y compris dans les Etats « vertueux » ou en bonne santé économique: le taux de pauvreté concerne 16% de la population allemande, soit près de 2 points de plus qu’en France.
C’est pourquoi les socialistes européens doivent proposer un projet alternatif fondé sur la solidarité et l’approfondissement de l’intégration de la zone euro dans ses dimensions économiques, sociales et fiscales.
Un tel projet doit notamment passer par une réforme du budget européen en créant un budget propre à la zone euro. Il permettrait d’absorber les chocs économiques affectant différemment les Etats membres de la zone euro en fonction de leurs caractéristiques. Ce budget devrait avoir pour objectif d’assurer un niveau satisfaisant d’investissement dans les régions les moins développés et constituer le bras armé d’une politique industrielle active. Il serait alimenté par une ressource propre originale: l’instauration d’une taxe portant sur l’ensemble des transactions financières. Elle pénaliserait les opérations purement spéculatives tout en levant plusieurs dizaines de milliards d’euros nécessaires au renforcement de la cohésion au sein de la zone euro.
Face aux réformes structurelles d’inspiration néolibérale soutenues par la droite européenne, les socialistes européens doivent proposer un ensemble cohérent de mesures de convergence et de solidarité. Nous devons ainsi rapidement progresser sur la voie de l’harmonisation fiscale en définissant d’abord une imposition commune de l’impôt sur les sociétés (une assiette fiscale) pour assurer ensuite une convergence des taux d’impositions. Mais cette harmonisation ne sera viable que si nous progressions aussi dans notre lutte contre l’évasion et la fraude fiscales (échange automatique d’informations fiscales avec les pays tiers, application de la directive sur la lutte contre le blanchiment des capitaux, taxation des activités des géants du numérique)…Harmoniser c’est enfin introduire un salaire minimum dans chacun des Etats membres, son niveau devant au moins représenter 60% du salaire moyen national.
Il faut aussi revoir le pilotage des politiques européennes et d’abord revenir sur les règles du pacte de stabilité qui doivent être au service des politiques d’investissement de long terme et d’objectifs de développement sociaux et environnementaux durables. Cette redéfinition et l’ensemble de ces réformes doivent être débattus de manière ouverte et transparente en associant pleinement au processus décisionnel le Parlement européen et les Parlements nationaux.

À quelques mois du Congrès du Parti Socialiste enfin programmé, Un Monde d’Avance, né en 2008, devra-t-il s’effacer devant le collectif Vive La Gauche ?

Il faut que ce Congrès soit utile moins aux socialistes et à leur subtil jeux de manœuvres qu’aux Français et à leur exigences d’égalité et de justice sociale. Beaucoup, à l’intérieur comme à l’extérieur de ce parti, attendent de ce congrès une clarification pour sortir de l’immobilisme ou de ce mauvais scénario où le parti et le gouvernement marchandent devant les médias les dimanches «libérés » des « carcans » du droit du travail. Aligner le plus petit dénominateur commun ou se regrouper derrière l’appel au légitimisme sont de vaines tentatives d’escamotage d’un débat nécessaire. L’assumer c’est, pour nous, avoir la volonté de mettre fin au coup d’Etat idéologique entrepris par les sociaux-libéraux sur notre parti où l’ultime ligne de défense devient la revendication des 35h…
Et l’assumer c’est donc rassembler tous ceux qui veulent rendre possible une politique alternative à celle des orientations du gouvernement actuel et servir les engagements pris par François Hollande devant les Français en 2012. Il n’y aura donc de perspectives pour cette initiative que dans le rassemblement et le dépassement des courants, sensibilités actuels. Un Monde d’Avance s’inscrit pleinement dans cette dynamique. Nous n’avons pas vocation à être une minorité active mais à être une des composantes d’une majorité d’idée qui assume qu’une autre politique est possible.

Propos recueillis par Jean-Pierre Gryson

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